Le deuil de la décision parfaite

Surtout … Ne me parlez pas de résolutions !  Cette injonction est tellement irrecevable pour certains d’entre-nous. Assez d’abandonner les bonnes décision de début d’année… et pour cause, ces échecs répétés s’appliquent à déconstruire l’estime de soi parfois si fragile et si vaillamment retravaillé en thérapie… Combien de fois ai-je renoncé à la cigarette, à mes cinq kilos superflus, à nourrir ma première heure de la journée de façon spirituelle, à changer enfin de travail, à prendre une aide ménagère, à trier et classer mes papiers, à abandonner le smartphone, à m’inscrire en salle de sport (et à y aller… ) …

Nouvelle Année : petit pont ou petit bon ...?

Ce petit entre-deux des vacances d’hiver peut paraître interminable à certains d’entre-nous et trop court pour les autres, selon que nous sommes occupés à renouer avec nos proches, à vider enfin nos têtes et remplir nos poumons d’air frais, à digérer nos excès de la semaine ou même des douze mois précédents … ce moment-là nous susurre pourtant encore cette injonction : quelle décision ? C’est certain, ça me ferait du bien…   mais si j’abandonne… et puis … rien ne m’y oblige … je suis libre…

Qu’en faire donc … ?

Un passage dans tous les cas que nous impose le calendrier, puisqu’il nous faut planifier...

Que nous l’abordions les yeux fermés et en nous bouchant le nez ou au contraire pleinement présents à nos ambivalences, si reconnaissants de cadeaux reçus par la vie cette année : telle rencontre, tel paysage, telle réussite, tel petit moment cueillis, délicat rempli de mon existence si imparfaite mais si vraie … peut-être sommes-nous aussi replongés dans nos angoisses… nos questionnements infinis, nos peurs de ne pas exister assez, de ne pas être aimés assez, ou tout court… Ne pas être au bon moment au bon endroit,  passer à côté de belles amitiés,  de notre futur ou même de notre conjoint déjà là, nos enfants, voire … de nous-même. Et puis notre peur de l’avenir, parfois même de comment subsister avec des ressources de moins en moins abondantes … Sera-t-il possible de faire encore plus simple, de renoncer encore, tout en restant en paix , en vie ? Autant de questions existentielles qui viennent quand même ravivez un désir de changement souvent latent…

 

Un peu de sagesse à la fin...

Et comme le rappelle Fabrice Hadjadj dans son cours sur la sagesse, pour celui qui considère la morale ou la vertu comme superflue le temps deviendrait la seule contrainte, source d’angoisse devant le choix des priorités. Puisque tout est possible … Comment pouvoir tout faire dans le temps qui m’est donné ?

Si je considère la sagesse morale, que ce soit celle du philosophe qui se questionne : « Pourquoi ? » ou celle du dramaturge qui pousse un cri : « Pourquoi …. ?!!! » ; est-ce que je peux face à l’impermanence des choses… proposer un simple « Pour Quoi … ? » et réaliser qu’il y a un choix à poser… tels moments dédiés, bons et profitables, ou tels événements attractifs par bien des aspects… pourtant sources de distraction de mon vouloir profond et donc propices à des états morbides, d’agitation, de brassages incohérents et épuisants.

Le deuil de la décision parfaite

 Dans sa réflexion économique, Laurent Bibard évoque un phénomène que nous pouvons reprendre bien souvent à notre compte d’un point de vue personnel : “(…)pour résoudre les problèmes d’éthique en général, et en particulier dans les organisations, dire « il faut », ne suffit jamais. Il existe d’innombrables modèles de la décision dont un auquel nous sommes tous très attachés, de manière plus ou moins consciente, et qui a des racines historiques très précises ; c’est un modèle de perfection que nous désignons sous le terme (…) du « rêve de l’acteur unique ». C’est le rêve d’une décision parfaite, où nous serions en possession de toutes les données (…)

De fait, que ce soit dans nos vies perso et nous vies pro, nous avons parfois des réflexes comptables et nous pesons, évaluons, et bordons , avec bretelles et ceintures…  Aussi remettre, même une décision que je garde dans mon fort interne, mais dont je perçois au très fond de mon âme un enjeu existentiel de taille… Plus l’enjeu est fort plus il y a des chances que j’ai mis en place au fil du temps de sérieux moyens de défenses pour ne pas y toucher. Car dés lors que suis-je prêt à ouvrir ? Que suis-je prêt à regarder sous la lumière d’une sagesse que je redoute peut-être , quelles limites suis-je prêt à confronter, à quelle douleur (celle de la faim, de la frustration, de la fidélité, du renoncement, peut-être … de la vérité sur moi-même ) suis-je prêt à consentir ?

Pour se respecter, tout en douceur et compassion avec soi,  peut-être que la méthode des petits pas restera une valeur sûre… Le plus petit pas possible ce sera quoi cette année pour moi ?

Le bon moment pour décider

Aussi, il y a certainement des moments pour faire le point et prendre des décisions, le changement d’année paraît le moment idéal. Pourquoi, justement ne pas se laisser le temps de vérifier cela ?

Voilà qu’en plein solstice d’hiver, une lumière basse, voire absente, une pleine lune avec un fin de cycle pour mesdames associée à une chute hormonale qui joue sur le moral… Pourquoi ne pas laisser tout cela au chaud et décider de remettre à quelques jours, voire quelques semaines, le temps des grandes décisions… Si au contraire vous sentez que ce moment de repos propice, vous pousse à des élans sereins et salutaires alors : Appuyez-vous sur cette énergie et prenez maintenant un moment pour vous et notez vos priorités !

Mais dans tous les cas. Ecoutez-vous ! Que vous dit votre corps ? Votre cœur profond ? Qu’est-ce qui occupe vos pensées en ce moment ? Comment tout cela est-il aligné ?

 

5,4,3,2... c'est parti !

  • A la relecture de mon année, de mes déceptions et de mes progrès personnels, puis-je identifier 1, 2 maximum 3 axes, décision ou points concrets? sur lesquels dans 5 ans j’aimerais vraiment avoir changé quelque chose, acquis de nouvelles compétences et peut-être surtout de nouveaux « savoir être » ? Quelle version de moi, je voudrais pouvoir féliciter dans cinq années ?
  • Qu’est-ce qui fait que dans 4 mois je serai heureux d’aborder le printemps, ayant commencé à vivre ces choses nouvelles? Quels moyen d’évaluation concret puis-je imaginer? Des trackers ? Des récompenses personnelles ? … Pourquoi serai-je plus serein face à ces projets de changement ? Plus satisfait. Quelque soit votre objectif… Savoir faire le parfait gâteau basque, savoir tenir une conversation en italien, avoir atteint tel chiffre d’affaire… Avoir abandonné telle addiction… vous former en philosophie… Prenez le temps de noter vos objectifs intermédiaires…
  • Quel premiers pas  aurai-je fais dans 3 semaines  (environ le temps qu’il faut pour mettre une nouvelle routine quotidienne en place … ) ? Quelle routine deviendra naturelle pour moi ou même en famille ?
  • Quelle acte concret je peux décider dans les 2 jours à venir pour poser un cadre à ce projet, cette décision, … ? Acheter un cahier, et noter mes objectifs, trouver quelques recettes sur internet, me procurer une nouvelle paire de tennis, refaire mon tableur au propre, appeler un ami expert …)
  • Comment résonne ce projet ici et maintenant ? Il s’agit de Sentir … Si ce projet que je forme provoque des émotions, comment bas mon cœur quand j’y pense ? Comment je respire ? Est-ce que je me sens tendu au contraire, serein et confiant… ? Est-ce que les idées se bousculent ou contraire , je ne sais pas par quel bout commencer … Est-ce que c’est le bon moment de décider, est-ce que c’est la bonne version, est-ce que j’ai encore besoin d’étapes intermédiaires pour me respecter et assurer mes chances de réussite ? …

Mes amis, mes appuis ...

Vos ressources personnelles vous les avez mesurées, vous les connaissez… et à chaque instant vous pouvez y puiser vos forces, votre détermination. Revenir à la conscience de soi, à votre corps, à la consultation de votre état intérieur, sans tension, juste observer comment c’est pour vous maintenant, avec là où vous en êtes de vos choix. Faut-il réajuster ? Faut-il changer d’objectif ?

Parfois il est plus facile de clarifier pour soi en soumettant ces choix sous le regard d’un tiers. Cela peut être votre conjoint, un ou une amis de confiance, ou votre thérapeute… S’entendre nommer rend plus réaliste vos décisions et éclaire parfois certaines zones d’ombres qui pourraient venir se mettre en travers … parfois peut-être même pour votre bien… quel sens donner à ces contre-temps ?

Si mes choix, je les fais seul, quel sens leur donner si ce n’est de les mettre au service de la seule chose où je me sais exister … au service de la relation à l’Autre ? 

Sources :

Un peu de sagesse à la fin”, Cours de Fabrice Hadjadj, Collège des Bernardins, Paris 2023, le Campus en ligne.

L’éthique et la question du temps”, Laurent Bibard, Dans Humanisme et Entreprise 2011/2 (n° 302), pages 85 à 100

La méthode bullet journal ; comprendre le passé, organiser le présent, définit le futur.” Ryder CarollLe livre de Poche, 2020